Paul et Nadia Tome 2 – Les Traîtres

Novela

Editorial Tournon (Francia, octubre 2007)

248 páginas

Pablo-Krantz-Paul-et-Nadia-Tome-2-Les-Traitres

PARTIE 2 – SICILE
1. Une cinquantaine de monstres, un réveil et plein de coups à la porte

« Ah non ! Ça ne va pas encore recommencer ! », ai-je pensé avec rage.
Encore une fois, cette sensation de paresse absolue, cette même envie de dormir pendant plusieurs décennies…
Non, je ne voulais pas être un aventurier. Non, je ne voulais pas avoir plein de problèmes à résoudre, ni avoir à lutter pour ma survie contre des machines infernales et des animaux carnassiers. Je préférais rester tranquille dans mon coin, à lire les aventures qui arrivaient aux autres, à des gens toujours bien mieux préparés que moi pour ce genre d’affaire.
Voilà le genre de réflexions philosophiques auxquelles je m’adonnais tandis que je me demandais où diable je me trouvais cette fois-ci.
Ce n’est pas très réjouissant, croyez-moi, de se réveiller comme ça, entouré de toute une multitude de monstres aux visages hideux, aux regards détraqués mais aveugles, aux rires terrifiants mais silencieux. De mon petit lit de campagne, je voyais jaillir leurs crocs de vingt centimètres et leurs cornes d’un demi-mètre de long. Il y en avait qui vomissaient, et d’autres qui rugissaient, toujours dans le plus strict silence. Certains portaient des ailes, d’autres des écailles, et il y en avait même qui arboraient des queues maléfiques se terminant en pointes gangrenées de rouille…
Mais de quoi je parle ? Avais-je perdu la raison ? Avais-je bu des litres et des litres de whisky ? Ou est-ce que j’essaie simplement de vous faire marcher en vous racontant tout ça, pour finir en vous disant : « Alors, je me suis réveillé et c’était pas vrai, ha ha ha ! » ?
Eh bien non. Tout autour de moi, empilées les unes sur les autres, il y avait une incroyable collection de gargouilles. Elles recouvraient presque toute la chambre, c’est-à-dire tout sauf le lit sur lequel j’étais couché. Les gens qui m’avaient enlevé (« mon Dieu, faites que ce ne soit pas lui ») avaient trouvé sans doute marrant de me laisser terminer mon sommeil au milieu de toute cette folie, pour me donner quelque leçon bizarre. C’était un environnement capable de rendre névrosé le plus solide des lascars. J’ai passé un long moment hébété avant de me maîtriser un peu et de pouvoir me mettre à explorer la pièce.
Se déplacer là-dedans était difficile et ressemblait à une nouvelle discipline sportive. Il fallait escalader certaines gargouilles, en contourner d’autres, parfois se faufiler entre les trous qui les séparaient. Le collectionneur en question (« non, non, pas lui ») avait visiblement pris à cœur d’accumuler les têtes les plus sinistres et les plus invraisemblables : des oiseaux difformes qui réclamaient leur pitance, des chiens-loups qui aboyaient à la lune, des porcs-épics géants qui regardaient le monde des humains et se marraient comme des fous à nos dépens.
Sinon, c’était une chambre vaste et ancienne, qui ressemblait à ces cellules de moine que l’on voit parfois à la télé. Il y avait une fenêtre à travers laquelle on voyait des arbres à perte de vue. Et puis une porte fermée.
« Si c’est l’homme que je pense, celui qui m’a fait enlever, cette porte devrait être logiquement fermée à clé », me suis-je dit en m’approchant laborieusement d’elle dans l’encombrement de gargouilles.
Mais elle était ouverte. Derrière elle, il y avait un couloir moderne qui ne correspondait pas du tout à la pièce où je me trouvais.
Cette découverte m’a alarmé plus qu’autre chose. Mes aventures précédentes m’avaient appris à me méfier même (ou surtout) des portes ouvertes. Me mettre à courir dans ces couloirs n’était sans doute pas la bonne solution.
De toute façon, je n’ai pas eu le temps de me poser trop de questions.
Alors que j’essayais de me rapprocher de la fenêtre (ce qui pouvait bien prendre cinq minutes au milieu de cet embouteillage de gargouilles), un réveil musical s’est mis à sonner à côté du lit. Il avait un volume atroce et la mélodie qui en jaillissait me disait très clairement où je me trouvais, ou du moins entre les mains de qui. Non seulement c’était la seule autre personne à part Nadia et moi qui pouvait encore connaître cette petite chanson, mais aussi le seul être au monde assez toqué pour faire fabriquer exprès un réveil qui la chantonne, juste pour se moquer de moi ou me donner des frissons.
Il devait être en train de m’observer à travers une caméra cachée, ou un petit trou dans la tapisserie, comme un entomologiste regarde bouger son insecte préféré.
Qui pouvait bien être ce type ? Vous avez deviné, bien sûr : le roi du crime et des frissons. Le grand collectionneur de mygales multicolores. Milord McNougal. Feu notre grand-père, qui n’était pas aussi feu que ça – au moins pas autant qu’on l’aurait souhaité.
Et la mélodie était bien sûr celle de la boîte à musique de mon enfance et puis de tous mes cauchemars récents.
Furieux, je me suis précipité pour l’arrêter, heurtant mes coudes et mes chevilles contre les gargouilles qui se dressaient sur mon chemin. Mais le réveil paraissait spécialement conçu pour que sa victime ait bien du mal à le faire taire. Je l’ai frappé de tous les côtés, j’ai même essayé de le fracasser contre le mur, sans résultat. Bientôt, j’étais tout en sueur, avec la poitrine sur le point d’exploser d’agacement.
Finalement, j’ai eu l’impression que le réveil s’arrêtait tout seul. Et c’est à ce moment précis qu’on a commencé à frapper à la porte, avec des petits coups timides, presque imperceptibles.
– Entrez ! ai-je crié.
Mais on n’a pas dû m’entendre. Les coups ont continué de plus belle, en augmentant lentement d’intensité.
– Entrez, c’est ouvert !
Mais rien n’y faisait. Ou bien le personnage derrière la porte était sourd, ou il tenait à tout prix à ce qu’on vienne lui ouvrir, comme si j’étais son majordome. Je me suis mis debout, furieux. Les bruits redoublaient de volume à chaque seconde, d’une façon qui m’avait l’air étrangement mécanique. J’ai zigzagué entre les gargouilles, le plus vite possible, totalement scandalisé.
– J’arrive ! J’arrive ! hurlais-je, mais déjà les coups étaient si forts qu’ils couvraient tout de leur vacarme. La porte s’ébranlait comme si une armée de soldats l’attaquait avec un bélier.
Mais quand j’ai finalement ouvert la porte, il n’y avait personne. Juste le couloir vide.
– Qu’est-ce que c’est que cette blague ? ai-je dit à voix haute, car je commençais à me sentir encore une fois comme un pion dans un jeu de massacre, et je détestais ça.
J’ai claqué la porte d’un coup sec. Presque immédiatement, on a frappé de nouveau, très doucement, comme avant. J’ai rouvert en trombe. Encore personne. Je me suis gratté la tête presque jusqu’au sang, convaincu que cette fois c’était bon, j’avais perdu la raison. Mon ouïe se moquait de moi, avec des sonneries bizarres et des coups imaginaires sur la porte. Ma vue me trahissait, me faisant voir plein de gargouilles partout. D’un moment à l’autre, même mon toucher, mon odorat et mon goût se ligueraient pour me faire croire que j’étais dans un grand festin avec pleins de pirates, sur l’île de la Tortue, par exemple.
Bien sûr, les coups ont recommencé, chaque fois plus forts. Je crois qu’ils n’ont pas cessé d’augmenter tout au long des quinze minutes où je me suis refusé à rouvrir la porte. Je cherchais un peu de soutien en regardant droit dans les yeux les gargouilles les plus proches. À la fin, les coups faisaient tellement de boucan que je sentais le sol trembler sous mes pieds. On aurait dit un marteau-piqueur, ou un champion de boxe qui s’entraîne pour son prochain KO.
C’était intenable. J’ai rouvert la porte. Même résultat. C’était quoi, cette nouvelle folie ? Depuis un certain temps, je me sentais un grand privilégié à l’heure des foutages de gueule du destin.
Je me tenais là, sur le pas de la porte, hésitant entre éclater de rire ou me mettre à pleurer. Finalement, je ne sais par quelle inspiration subite, j’ai baissé le regard et j’ai tout compris.
Là, tout en bas, devant moi, se trouvait un petit robot en acier, qui ne devait pas mesurer plus de trente centimètres. Il avait de longs bras rétractiles qui ressemblaient aux tuyaux d’une douche, terminés par de petits poings métalliques. S’apercevant que je le regardais enfin, sa tête a fait un tour de 360 degrés en guise de salut, et tout plein de lumières de couleur se sont mises à clignoter en même temps. Puis il a exécuté des mouvements étranges – des trucs rectangulaires lui sortaient et lui entraient dans ce qui devait être sa poitrine – et il a dit, avec une voix robotique tout entrecoupée de grésillements :
– Sir… Paul… Suivez… moi… Le maître… veut vous… parler.
Le robot s’est retourné et a emprunté le couloir. Je l’ai suivi. Hors de la chambre, le bâtiment ressemblait à une sorte d’hôpital moderne. Il avait dû être refait à neuf. Ou était-ce cette chambre pleine de gargouilles qui avait été refaite à vieux ? Avec le seigneur des mygales, tout était possible.
Le robot marchait d’une façon très amusante, en glissant sur le sol et en s’immobilisant tous les deux mètres. Tout près derrière lui se traînait ce qui ne pouvait être qu’un chien-robot miniature, qui ressemblait à un petit bout de tapis, une pelote de laine animée d’une dizaine de centimètres de haut. Il s’arrêtait à chaque fois que l’autre s’arrêtait, juste avant de le heurter. À un moment, on a dû descendre un escalier en spirale. Ils sautaient d’une marche à l’autre grâce à de longues jambes rétractiles. Ils formaient un couple particulièrement marrant, sortes de Don Quichotte et de Sancho du xxiie siècle.
Mais tout était tellement bizarre que j’avais l’impression d’avoir oublié comment on faisait pour rigoler.