Paul et Nadia Tome 1 – Le piège

Novela

Editorial Tournon (Francia, marzo 2007)

224 páginas

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PARTIE 1 – AMAZONIE
1. Un réveil difficile

Quand je me suis réveillé, j’étais au milieu de la jungle. Je l’ai compris très vite à cause de la quantité de lianes et d’arbres gigantesques qui m’entouraient. Bien sûr, je me suis demandé ce que je faisais là, mais pas tout de suite. Au début, j’ai fait comme si je n’avais rien vu. J’ai refermé les yeux et j’ai essayé de toutes mes forces de me rendormir, en espérant naïvement que j’arriverais comme ça à me réveiller ailleurs.
Autour de moi, il y avait plein d’oiseaux qui chantaient, et puis des singes ou d’autres animaux détestables qui poussaient des hurlements exaspérants – sans oublier les branches des arbres qui sifflaient comme des centaines de milliers de machettes, tout là-haut.
Au milieu de tout cela, une voix s’est mise à crier :
– Allez, debout, Paul McNougal ! Tu as assez dormi comme ça !
C’était une voix hystérique, aussi discordante que le crissement d’une craie contre un tableau.
Moi, j’étais encore assoupi et de très mauvaise humeur. Cette histoire de jungle ne me disait rien de bon. Si c’était un rêve, c’était un des pires que j’avais eus. Et puis, il faisait trop chaud, j’étais tout trempé, l’air me manquait : la crise d’asthme n’était pas loin.
La voix a hurlé encore une fois :
– Allez, Paul McNougal, arrête de faire semblant de dormir, nous n’avons pas le temps pour ce genre de caprices !
J’en avais marre de ces cris. Je souhaitais que ce Paul McNougal – un nom assez ridicule, soit dit en passant – se réveille une bonne fois pour toutes. Ensuite, lui et son ami pourraient ficher le camp et me laisser me reposer en paix.
– Alors, tu vas te lever ou quoi ? N’abuse pas de ma patience, mon petit gars ! ai-je encore entendu.
Puis j’ai reçu un coup de pied dans le derrière dont je me souviendrai toute ma vie.
– Aïe ! j’ai crié de toute la force de mes poumons, et j’ai ouvert les yeux.
Debout devant moi, il y avait un type à lunettes, plein de sueur et terriblement en colère. Une petite foule nous entourait.
– Tu continues à faire le malin ? a-t-il dit. Il a pris son élan comme s’il allait encore m’asséner un coup de pied fatal.
Ses chaussures devaient être aussi grandes que ma tête.
D’un bond, je me suis mis debout. Je voulais garder la possibilité de m’asseoir pendant les années à venir.
– Ah, voilà le langage que tu comprends, hein, petit gars ? C’est bon de le savoir ! Allez, en route !
Il s’est mis à marcher à vive allure. Je l’ai suivi, assez perplexe.
Avec nous, il y avait au moins une quinzaine d’individus. Ils paraissaient venir des quatre coins du monde et portaient tous des visages pas possibles – une vraie collection d’atrocités. Ou c’était peut-être ma mauvaise humeur qui me faisait voir tous ces types-là d’un œil aussi épouvantable ?
Alors la ronde des questions a commencé, avec une intensité foudroyante : où est-ce que je me trouvais, qu’est-ce que je faisais là, comment y étais-je arrivé ? Qui étaient ces gens et qui était ce Paul McNougal avec lequel ils semblaient me confondre ? Où étaient passés mon père, ma valise, le reste de ma classe et mon professeur ?
Je n’arrivais pas à trouver de réponses, je n’étais même pas sûr d’être vraiment réveillé. Plus on marchait, plus j’avais l’impression qu’on était au milieu de nulle part. Ça ne pouvait pas être la forêt française : il y avait trop de couleurs, trop de trucs dans tous les sens. Il n’y avait même pas de véritable sentier, et parfois on devait se frayer un chemin à l’aide de machettes. Je parcourais mentalement tous les bois d’Europe, me demandant où il pouvait bien y avoir quelque chose de semblable.
Après une demi-heure de marche forcée et de questions interminables, j’ai rassemblé tout mon courage et j’ai rattrapé le sadique à lunettes, qui marchait en tête du groupe. Il m’avait tout l’air d’être le chef de la bande. Je lui ai dit, de ma voix d’enfant :
– Monsieur, excusez-moi mais je ne suis pas du tout Paul McNougal. Je ne sais même pas de qui il s’agit. Vous vous êtes trompé de personne…
Le type m’a dévisagé un moment sans s’arrêter de marcher, un sourire ironique sur les lèvres.
– Allez, mon petit gars, arrête tes salades, m’a-t-il répondu. N’essaie pas de m’embobiner, je suis trop vieux pour ça.
Il avait deux ou trois cicatrices sur le visage et portait un uniforme kaki avec des trous un peu partout. On aurait dit un fonctionnaire colonial détraqué.
– Non, monsieur, écoutez-moi, s’il vous plaît : je m’appelle Simon Limousin et je n’ai jamais entendu parler de votre…
– Attends, mon petit gars, tu me prends pour qui ? Je sais très bien qui tu es. Tu vaux ton pesant d’or. Ton grand-père, Lord McNougal, va très gentiment claquer sans hésiter deux ou trois millions de dollars rien que pour ta rançon.
– Mais non, monsieur ! Vous racontez n’importe quoi ! Je suis français, mes grands-parents s’appellent Limousin et Vidal et il leur faudrait des siècles pour réunir une somme pareille !
– Arrête de faire l’imbécile, Paul McNougal ! Je connais ton grand-père, il paiera, point barre. Au pire, s’il a des doutes sur la marchandise, on lui enverra ton petit doigt gauche. C’est ce qui se fait d’habitude dans la profession.
– Mon petit doigt ? Vous êtes complètement fou ! Je…
– Tu veux ma main sur la figure ? Ferme-la, je t’ai assez entendu ! Tu as de la chance que je sois de ceux qui n’aiment pas trop amocher la marchandise.
Il a fait un grand geste du bras qui voulait dire que la discussion était terminée.
– Mais mon Dieu, dites-moi au moins où nous sommes ! ai-je crié en désespoir de cause.
Il m’a regardé comme si j’étais un insecte et ses lunettes, une loupe. Puis il a chuchoté, d’une voix de monstre de dessin animé :
– Bienvenu dans la jungle amazonienne, Paul McNougal…
Et il s’est éloigné en poussant un grand soupir.
Comme vous pouvez l’imaginer, ces nouvelles ont eu l’effet d’un bombardement nucléaire sur mon cerveau déjà passablement dévasté.
J’étais peut-être en train de devenir fou ?
Ou peut-être que j’avais eu une crise d’amnésie et que je n’étais pas du tout celui que je croyais être ?
Kidnappé à la place de quelqu’un d’autre… Ce genre de truc ne peut arriver qu’à moi !
Pour essayer de comprendre quelque chose, je me suis mis à observer tout en marchant le reste des gens qui m’entouraient. Il s’agissait bien évidemment d’une troupe de mercenaires, de toutes les nationalités et de toutes les couleurs imaginables. Ils parlaient entre eux surtout en anglais, mais aussi dans pas mal de langues incompréhensibles et sautillantes. Je faisais des efforts pour écouter leurs dialogues, car je me disais que c’était ce que n’importe lequel de mes héros préférés aurait fait. Mais je n’arrivais à capter que des conversations anodines sur des armes, des boissons et des filles. Bref, rien qui puisse me servir à quoi que ce soit.
Après deux ou trois heures de marche, on est arrivés devant un bâtiment immense et délabré, qui devait dater du temps des colonies. Peu à peu, la végétation l’envahissait ; un beau jour, la jungle finirait par l’avaler.
Le sadique à lunettes a ordonné à l’un de ses subordonnés :
– Nelson, va me ranger ce petit gars à sa place dans le four, et que je n’en entende plus parler pour un bon moment !
Le mercenaire en question m’a pris par les épaules et m’a mené à ma nouvelle demeure. Ensuite, il a fermé la porte à clé et il est parti rejoindre ses petits camarades.
Mon nouveau chez-moi n’était qu’un simple cachot. Il y avait une fenêtre avec des barreaux, une botte de foin qui devait servir de tanière à plusieurs familles de rongeurs, et rien de plus. Effectivement, c’était vraiment un four. Je n’avais jamais pensé qu’il pouvait faire aussi chaud quelque part dans ce monde.
Une heure plus tard, on est venu m’apporter une espèce de sandwich pestilentiel que je me suis empressé de dévorer tellement j’étais mort de faim.
Je me suis étendu sur la paille. Je me sentais mortellement triste. C’était comme un cauchemar – sauf que j’avais l’impression que ce qui était devenu un rêve, c’était toute ma vie passée.
Comment en étais-je arrivé là ?
Selon mes derniers souvenirs, j’étais sur le point de prendre le train pour partir en séjour linguistique en Angleterre, avec ma classe. Mon père m’avait amené à la gare. Il m’avait aidé à porter ma valise qui, comme d’habitude, était très lourde à cause de tous les livres que j’avais entassés dedans. Deux semaines sans lire mes auteurs préférés (Emilio Salgari, Robert L. Stevenson, Mark Twain et Alexandre Dumas, si ça vous intéresse), ça m’avait l’air d’une torture insupportable.
Je suis allé aux toilettes, laissant ma valise sur le quai avec tous les autres élèves. Et puis… Et puis je ne me souviens plus de rien. Le vide complet. Ils ont utilisé du chloroforme, je suppose. En tout cas, pas de coup sur la tête – sinon j’aurais une bosse et une migraine pas possible.
J’ai imaginé la scène : le train qui entre en gare, le professeur qui fait monter tout le monde et crie quelques consignes, dans son état d’hystérie habituel. Quelqu’un (mon ami Rémi, sans doute) fait remarquer mon absence. Le professeur descend à toute vitesse, le sifflement du départ retentit, il remonte d’un bond dans le wagon, se frappe la tête contre la porte et hurle, le train part. Dernier plan de ma valise abandonnée sur le quai.
Le seul fait de penser à tous ces livres, à toutes ces merveilles perdues, ça me fendait le cœur, aussi absurde que ça puisse paraître.
Pour essayer de me tranquilliser un peu, je me suis mis à faire un bilan de la situation, comme font souvent les héros des romans.
Voici le résultat de mes réflexions :
– j’étais enfermé dans un cachot, Dieu sait où, au milieu de la jungle amazonienne,
– autour de moi devaient s’étendre des dizaines, des centaines de kilomètres de terres sauvages et de bêtes féroces,
– personne ne savait que j’étais là,
– mes kidnappeurs avaient l’air d’être aussi humains et sympathiques qu’un requin après deux semaines de jeûne,
– ils me prenaient pour quelqu’un d’autre
– et mon seul espoir de m’en sortir était d’attendre la rançon d’un grand-père millionnaire dont je n’avais jamais entendu parler de ma vie,
– le cuisinier aurait mérité la peine capitale devant n’importe quel tribunal international
– et il faisait incroyablement chaud.
Je vous laisse imaginer jusqu’à quel point ce sympathique bilan a dû me tranquilliser…